Témoins Normands

  f     fin des témoignages


BOUTTEN Christiane, âgée de 20 ans, fiancée à Alexandre Boutten, et résidant à Formigny

1-Le DÉBARQUEMENT des ALLIÉS RACONTÉ par une HABITANTE de FORMIGNY (Calvados).



3 septembre 1939...
Aujourd'hui, j'ai quinze ans. Aujourd'hui, mon pays a déclaré la guerre à l'Allemagne nazie. Suivra celle que l'on a appelée : la "drôle de guerre". Notre pays est vaincu et va voir les hordes d'Hitler l'envahir.

10 juin 1940...
De la chambre de mes parents, au dessus de la poste de Formigny, cachés derrière les double-rideaux, la vue depuis le monument nous fait découvrir le passage en notre village (vers Cherbourg) d'une longue suite d'engins motorisés, dans un ordre parfait, chacun occupé de dix soldats armés, champions de la raideur et de la froideur. Une chape de plomb se répand partout sur notre pays. Nous avons l'impression que notre sang se glace dans nos veines.

Et, très vite, notre village s'installe dans ces quatre années d'occupation. Des compagnies de la Wehrmacht se succèdent. Malgré toutes les contraintes, les choses se passent assez calmement, mis à part quelques diversions, œuvres de quelques "têtes brûlées". Et les années passent. Quand, enfin, retrouverons-nous notre liberté d'agir et de penser ?


Fiançailles en 1943, de Christiane MARIE et Alexandre BOUTTEN.


1944.
Bientôt quatre ans que nous vivons sous le joug allemand. Le premier trimestre passé, on sent la situation se tendre : les officiers ont l'air plus nerveux, plus inquiets ; on les voit prendre de nouvelles mesures et c'est ainsi que, au mois de mai, ils décident d'envoyer la troupe passer les nuits dans les bois de Saffray, bois situé entre Formigny et Vierville-sur-Mer. Chaque matin, les soldats réintègrent le village.

Bon de réquisition de la machine à coudre de Mme Elise BOUTTEN, mère d'Alexandre BOUTTEN.

Dimanche 4 juin.
C'est la communion solennelle à l'église et l'après-midi, pendant les vêpres, un bruit assourdissant se fait entendre. Les gens ne peuvent s'empêcher de sortir dans le cimetière. Surprise ! Pendant environ une demi-heure, des avions de la Royal Air Force passent et repassent en rase-mottes au dessus de nous : nous voyons les pilotes dans les carlingues et nous agitons nos mouchoirs. Chacun se pose des questions. On a l'impression que quelque chose se prépare mais le mystère demeure.

Lundi 5 juin.
Rien de spécial ne se passe à Formigny. Tout est calme. Une anecdote tragique et complémentaire : une famille amie est venue de Falaise pour la seconde communion de l'un de mes frères : le père, la mère et deux adorables petits garçons de quatre et six ans. Ils rejoignent Falaise cet après-midi. Falaise qui sera bombardé le 6 : les quatre seront tués dans ce bombardement, ainsi qu'une grand-mère.

Mardi 6 juin.
Vers six heures ce matin-là, mon père vient me réveiller : "Lève-toi vite, Christiane, ta mère est en train de faire descendre tes frères. Quelque chose se passe du côté de la mer. Peut-être va-t-il falloir étrenner l'abri (mon père, en effet, sur un terrain du côté du jardin, avait creusé un abri dans la terre pour cinq personnes et avait aménagé un banc de terre où l'on pouvait s'asseoir, le tout recouvert d'une grande grille et de fagots)".

Formigny se situe à 4 Km de la plage d'Omaha Beach

Réveillée, je constate effectivement que des bruits sourds se font entendre du côté de la mer. Puis, de la compagnie allemande stationnée au village, quelques soldats nous conseillent de rechercher une protection : "américains - Vierville - Saint-Laurent", disent-ils. Une grande partie des habitants du Val décide de se mettre à l'abri dans ce qu'on appelle : la "Cavée Bâton", un ancien chemin vicinal inutilisé depuis fort longtemps parce qu'inondable l'hiver, chemin tout en creux au milieu des champs et bordé de hauts talus. C'est ici, entre autres, que Madame Boutten, l'épicère d'Aignerville, est là avec ses enfants. Fiancée à son fils, je désire venir là aussi et mes parents m'y autorisent.

Nous savons maintenant qu'un débarquement a sans doute lieu. Les bruits de la bataille nous parviennent, de plus en plus rapprochés.

C'est dans l'après-midi que l'un des nôtres, Edmond Beaufils, un petit copain de dix-neuf ans, éprouve le besoin d'aller voir ce qui se passe dans le Val. Nous essayons de l'en dissuader mais sa jeune curiosité est plus forte et le voilà parti, accompagné d'Auguste Julien, le menuisier. Nous ne reverrons pas Edmond : ce gentil et si beau garçon est fauché par un éclat d'obus. "Va te mettre à l'abri, dit-il à Auguste. Moi, j'ai tout pris dans le ventre..." Ce furent ses dernières paroles.

À Formigny, Edmond fut notre seule victime. Pourquoi ? Parce que les obus de marine tirés depuis les bateaux passaient en sifflant au dessus du village pour atterrir sur Trévières, le chef-lieu du Canton, qui paya un lourd tribut en victimes et en destructions.

Dans la nuit du mardi au mercredi, de part et d'autre de notre "Cavée Bâton", les balles sifflent et passent au dessus de nous. Mais personne ne sera atteint ; seul, un petit éclat d'obus esquinte le bout du sabot de Marguerite Julien, la femme du menuisier et la bouteille de cidre en terre posée à côté de ses pieds.


Faire-part de décès d'Edmond BEAUFILS, unique victime du village lors du débarquement.

Mercredi 7 juin.
Après une nuit et une matinée passées dans l'angoisse et dans la peine car la mort d'Edmond touche chacun de nous, voici que nous recevons une visite : trois soldats américains nous découvrent là. Leur sympathique présence nous fait du bien. L'un d'entre eux sort de sa poche six billets de cent francs (pris vraisemblablement sur un soldat allemand) et me les offre. Mais aussi, il nous charge d'une mission : sous le tonneau de Maurice Marie, l'autre menuisier de Formigny, gît un blessé allemand transpercé de deux coups de baïonnette ; l'un lui traverse une cuisse, l'autre le haut d'un bras et, sous l'aisselle, pénètre dans la poitrine. Il nous demande si l'on peut se charger de le conduire au premier hôpital de campagne installé dans les champs, vers la mer, entre Formigny et Surrain. Bien lui en prit puisque l'abbé Georges Gouget (curé de Formigny depuis 1943) eut la bonne idée (prémonitoire) de faire passer à quelques personnes l'examen de secourisme. Et nous voilà donc partis avec notre civière et notre boîte à pansements : Alexandre (mon fiancé), moi-même, Auguste le menuisier et Marguerite, sa femme et, bien sûr, notre curé. Il nous faut être prudents et nous devons, souvent, nous aplatir dans un fossé pour éviter les éclats d'obus.

Nous découvrons notre blessé : un tout jeune soldat allemand (16 ans ? 18 ans ?), tremblant de fièvre et, sans doute, de peur mais conscient. Trois quarts d'heure environ plus tard, nous arrivons au but après avoir rencontré maints soldats américains montant en ligne au combat. Débarqués depuis Vierville et Saint-Laurent (on ne dit pas encore "Omaha Beach", "Omaha la sanglante", combien reviendront de ce combat ?...

Arrivés à l'hôpital, on demande aux hommes seuls de s'y rendre. Marguerite et moi les attendront ici, à l'entrée de ce vaste terrain. Des soldats, à côté de nous, sont en liaison permanente avec la radio de Londres et nous entendons toutes les conversations, se répondant en anglais de part et d'autre. J'ai fait (en mon pensionnat de Bayeux) un an et demi d'anglais. Je le parle bien mal mais je le comprends un peu. Et j'entends : "bomb - Formigny -" Et ça se répète. Alors je m'adresse à deux soldats canadiens parlant français et je leur dis : "il me semble comprendre qu'ils parlent de bombarder Formigny". "Oui, me disent-ils, pour déloger les derniers soldats allemands". "Mais, leur dis-je, nous sommes de Formigny et les derniers soldats allemands ont quitté le village hier soir". Et Marguerite de dire comme moi. Alors quatre soldats américains sont venus avec nous pour vérifier nos dires. Quelle chance que le destin nous ait mis là, à ce moment-là. Formigny ne fut pas bombardé ; y étions-nous un peu pour quelque chose ? Mystère.

Nos hommes, revenus de l'hôpital, nous apprirent que notre jeune allemand était sauvé mais qu'il avait beaucoup souffert : le temps et l'affluence de blessés ne leur avait pas encore permis de mettre en route l'anesthésie ; il fallait tailler dans la chair à vif.

Jeudi 8 juin.
Les choses avancent ; nous pouvons quitter la "Cavée Bâton" et rentrer dans nos maisons et suivre, depuis là, la suite des événements.


Église de Formigny après les bombardements.


Le 24 juin

Alexandre Boutten, mon fiancé, et Marcel Falet s'engagent dans la 1ère armée française du Général de Lattre de Tassigny et participent aux campagnes d'Alsace, d'Allemagne et d'Autriche. Georges Mauger participe aux mêmes campagnes au sein d'une armée coloniale qui le mènera également en Indochine.

Alexandre BOUTTEN.
Auto : Sonderklasse DKW

Soldats du bataillon des commandos de choc. Alexandre BOUTTEN à l'accordéon.

Trois jeunes garçons d'Aignerville, le village jumeau de Formigny, qui se sont battus contre le nazisme. Trois jeunes garçons qui ont eu la chance d'en revenir (les commandos de la 1ère armée dont faisaient partie Alexandre et Marcel ont eu 80% de pertes).

C'est le 4 août 1945 qu'Alexandre et moi nous sommes mariés. Mais cela, n'est-ce pas, est une autre histoire !...

Christiane MARIE et Juliette BOUTTEN (sœur d'Alexandre), en compagnie d'un soldat Américain.

Christiane MARIE en compagnie de son petit frère et de deux cousins à Omaha Beach en 1945.

Mariage d'une cousine de Christiane MARIE. Alexandre et Christiane sont parmi les invités, vers la gauche de la photo.

Odette MARIE (mère de Christiane), accompagnée de Christiane, deux de ses frères et deux cousins, à Omaha Beach.

4 août 1945 : mariage de Christiane et Alexandre à Formigny.

Le château de la Bretonnière (ou des Bretonnières ?), à La Folie. Premier logement de Christiane et Alexandre au moment de leur mariage. Ne pas se fier à l'aspect de la demeure : c'était une ruine et les biens des nouveaux locataires tenaient dans une simple charrette à bras.

Témoignage écrit de Christiane BOUTTEN (en 2014)

Photos personnelles de C Boutten.

Temoignage en PDF

 

 

2-SES PREMIERS AMERICAINS

Enregistrement le 25 novembre 2017 à Saint-Nicolas-De-Pierrepont – 50250 (Là où elle vit chez une de ses filles) recueili par ses filles et gendre

LE TÉMOIN :


Nom : BOUTTEN
Nom de jeune fille en 44 : MARIE
Prénom : Christiane
Age en juin 44 : presque 20 ans, née le 3 septembre 1924 à Caen. (La déclaration de la guerre eut lieu le jour de ses 15 ans)
Situation de famille en 44 : fiancée à Alexandre Boutten (1923 – 2006, fils d'Élise Boutten, épicière à Aignerville)
Lieu d'habitation en juin 44 : la poste de Formigny (sa mère était la postière de Formigny)
Résidence actuelle : La Haye-Du-Puits (50) (après avoir vécu au Pays Basque de 1971 à 2013)

SON TEMOIGNAGE
(retranscription de deux témoignages audio compilés)

Quand avez vous vu un soldat américain pour la première fois ?
Alors c'était donc le mercredi midi, le lendemain du débarquement où on a vu dans la Cavée Bâton où on était réfugié avec une grande partie de la population de Formigny dans ce que nous avons appelé la Cavée Bâton et il s'est présenté vers l'heure de midi les 3 américains.

Alors, ils ont été là un moment et on a discuté un peu, comme on a pu, avec eux, ils se sont rendus compte que j'étais là avec mon fiancé, ils nous ont donné, à nous deux, six billets de cent francs que vraisemblament ils avaient trouvé sur un cadavre allemand parce que, ils avaient une certaine odeur. Bon, voilà. Ce furent donc les premiers soldats américains que nous avons vus à la Cavée baton.

Les autres témoins de la scène : il y avait la, ma future belle-mère Madame Boutten épicière à Aignerville, Auguste Julien le menuisier, sa femme et son petit garçon, encore des gens qui habitaient le Val, pas loin de nous.

Et ensuite ?

Ils nous ont demandé justement si des des gens pouvaient aller chercher ce soldat allemand qui était donc sous le tonneau de Maurice Marie le menuisier du pays et qui avait reçu des coups de baïonnette, un qui lui traversait le bras et qui allait jusqu'au poumon, un autre qui lui traversait la cuissse.

Avec le curé du village qui nous avait fait passer le brevet de secouriste, on est parti avec notre civière et notre boîte à pansements, on a trouvé ce soldat allemand, tout jeune, seize ans et qui avait toute sa conscience mais qui souffrait beaucoup et nous l'avons allongé sur la civière et nous l'avons emmené au premier hôpital de campagne américain placé entre Formigny et la mer (la mer Omaha Beach) et là, on a laissé entrer les hommes avec notre civière et nous les deux femmes que nous étions nous sommes restées à l'entrée de cet hôpital.

A côté, il y avait plusieurs soldats américains, en réalité des Canadiens qui parlaient français, et qui étaient en conversation, sans arrêt, avec Londres et comme j'avais fait un an et demi d'anglais, il y avait des choses que j'arrivais à comprendre et j'entendais continuellement : "bombes" "Formigny" bombes" Formigny"et j'ai posé la question "mais, pourquoi parlez vous de bombes à Formigny ? "allez vous bombarder ? " et un américain canadien m'a répondu "Oui, il en est question pour déloger les derniers soldats allemands de Formigny " et je dis:" nous sommes de Formigny et nous savons que depuis hier soir il n'y a plus un seul soldat allemand à Formigny".
Et donc ils sont venus à trois avec nous jusqu'à Forminy pour vérifier (parce qu' ils vérifiaient tout) si c'était vrai : ils ont été convaincus, voilà !


Pourquoi n'êtes vous pas rentés dans l'ôpital américain ?
Nous ne sommes pas rentrées dans l'hôpital nous les femmes parce que depuis le débarquement qui avait eu lieu seulement la veille, on n'avait pas encore eu le temps d'installer le service d'anesthésie et alors ce fut terrible pour ce jeune soldat allemand parce que il a été opéré :on a tailladé autour des plaies qu'il avait sur le corps directement comme ça, sans anesthésie ; mais on a eu la chance de savoir qu'il avait été sauvé.

Et quelle était votre réaction à la vue de ces premiers américains?
On était heureux de les voir, mais anxieux parce que dans les champs, alentour, il y a avait toutes ces pauvres vaches qui avaient été tuées par les bombardements et qui étaient là, toutes gonflées, les pattes en l'air.
Les américains ne nous avaient rien apporté, eux ils étaient en pleine bagarre ! bien sûr on a été heureux de les voir et c'est un peu plus tard que Edmond Bonfils qui était avec nous a voulu aller voir comment ça se passait dans le val de Formigny. Il y est parti avec Auguste Julien et il y a eu un bombardement et Edmond s'est fait tué, en disant : "Auguste, va te mettre à l'abri, moi j'ai tout pris dans le ventre!"
Un peu plus tard mon père qui habitait dans le même coin où c'était arrivé est aller voir parce que il craignait que Monsieur Bonpain le boucher ait été blessé par le bombardement, il a trouvé donc un corps allongé avec un couverture dessus, il a pas osé regardé, il est entré chez le boucher et il a vu le boucher qui lui a dit "c'est Edmond Beaufils qui vient de se faire tuer".
Edmond était un petit copain d'Aignerville qu'on aimait beaucoup.

Et plus tard ?
Et bien sûr par la suite, on a rencontré des quantités d'autres soldats américains ; je pourrais même vous procurer des photos parce que j'ai, entre autre, dans la salle des fêtes de Formigny les américains avaient installé leur bureau de poste, ils étaient une douzaine environ d'américains à travailler et je les ai tous en photos. Parmi ceux là, il y en a un qui s'appelait Donald Ross et j'ai eu une correspondance avec sa femme pendant quelque temps. Il avait une petite fille, et j'ai d'ailleurs une photo de sa femme avec sa petite fille. Il faudra retrouver les photos.

(Les voici)

Un groupe de soldats Américains qui travaillait pour acheminer le courrier (la « poste », dans le témoignage de Christiane). L'un deux (le 2e en partant de la droite) avait sympathisé avec notre famille et ma mère fut la correspondante de son épouse durant « quelques temps ». Il s'appelait Donald ROSS.

Mme ROSS en 1944, avec sa fille.

 


Ce que l'on a offert aux soldats, comme beaucoup de normands, c'est du cidre bouché, du calva et il étaient très contents.
Je possède toujours un couteau de l'armée arméricaine que j'ai trouvé dans le sable à Vierville, c'était en 1969 et je l'ai gardé, bien sûr !.

Pendant l'hiver qui a suivi le débarquement, il y avait un grand dépot américain sur plusieurs hectares après Trévières, en allant sur Bernesq. J' ai travaillé là, avec mon père et avec d'autres personnes de Formigny et d'ailleurs ; je travaillais dans de grandes tentes, on nous apportait des costumes, des vestes, enfin un tas de choses prises sur des morts ou sur des vivants, et il nous fallait les plier et les mettre par taille.
J'ai eu l'occasion d'avoir à plier (parce on ne pouvait plus rien à faire, c'était à mettre au déchet) des choses du neveu de Roosevelt *, parce qu'il y avait son nom inscrit dans le tissu du treillis et dans le dos, il y avait un énorme trou et le tissu était haché, il avait du prendre ça dans le dos et il était mort.
On a travaillé là pendant plusieurs mois mon père et moi . On était nourri et tout. Très bien

* il s'agit d'un homonyme !


Ecouter Christiane témoigner : Version 1 et version 2 et suite